De l’intérêt de ne pas gaspiller une crise…

De l’intérêt de ne pas gaspiller une crise…

Julia 3

Julia Ainsworth, Directrice adjointe, Investissements

julia.ainsworth@bluebridge.ca

Quelqu’un a récemment rappelé le célèbre adage attribué à Sir Winston Churchill, « il ne faut jamais gaspiller une bonne crise ». Ce dernier aurait fait cette déclaration à la fin de la Seconde Guerre mondiale à propos de son alliance avec Staline et Roosevelt, alliance qui permit de gagner la guerre et concrétisa la création des Nations Unies ainsi que d’autres initiatives de coopération internationale. Sans la Seconde Guerre mondiale, cette alliance eut été inconcevable : pensez donc… un chef d’État communiste s’associant aux plus importantes puissances coloniales et capitalistes. Se souvenir du contexte original de ces propos est rafraichissant au moment où nous sommes assaillis par la négativité.

Il est vrai que face aux crises, les êtres humains ont démontré une extraordinaire capacité à se mobiliser et à réaliser en peu de temps ce qui aurait été auparavant considéré comme impossible. Cela devrait nous donner un peu d’espoir et d’optimisme pour l’avenir. Cela ne diminue cependant aucunement l’ampleur de nos problèmes actuels, mais c’est l’occasion néanmoins de réfléchir au monde que nous souhaitons façonner et d’atténuer nos craintes vis-à-vis du changement. Nous sortirons certainement transformés par ce chapitre de l’histoire. Reste à connaître l’étendue et la nature de ces transformations. Voici quelques exemples des effets positifs qui pourraient en découler.

Notre modèle économique nécessitait une mise à jour bien avant l’apparition du Covid-19. La crise sanitaire et économique actuelle devrait accroitre les tendances perturbatrices qui progressaient depuis quelques années. Plus la crise se prolonge, plus ces tendances s’enracineront.

La virtualisation de l’économie a sans doute été la plus notable. Les entreprises ont dû s’adapter en quelques jours à la fermeture des lieux de travail. Auparavant, certaines hésitaient à proposer le télétravail à leurs employés, s’agissant pour elles d’un saut dans l’inconnu. Bien que toutes les entreprises ne puissent fonctionner ainsi, l’adoption du travail à distance, pour celles qui le peuvent, pourrait désormais se généraliser, car bon nombre réalise que le concept fonctionne. Parmi les avantages, citons les économies réalisées par les entreprises (la réduction des surfaces de bureau par exemple), l’amélioration de la qualité de vie des employés (meilleur équilibre travail-vie personnelle, santé mentale, etc.), les progrès environnementaux (moins de pollution causée par des déplacements liés au travail).

La vente à distance, déjà bien installée, a maintenant décollé. Ceux qui hésitaient auparavant à magasiner en ligne pourraient bien intégrer cette pratique de façon permanente dans leur vie quotidienne, après y avoir été contraints pendant la crise. L’automatisation des processus devient également une priorité. Ces exemples ont à la fois des conséquences négatives et positives. L’automatisation pourrait considérablement réduire les tâches ordinaires. Pour s’assurer qu’il s’agit réellement d’un développement positif, il est essentiel que les entreprises et les gouvernements investissent dans la mise à niveau des compétences des travailleurs. Si les entreprises innovent en adaptant leur offre aux plateformes en ligne, elles pourraient bénéficier de nombreuses opportunités. Le travail à distance aura par ailleurs un impact sur l’immobilier commercial, mais la réutilisation créative des espaces pourrait produire de bons résultats.

La démondialisation sonnait l’alarme depuis quelque temps déjà et nous en avons été les témoins : augmentations diverses du protectionnisme, conflits commerciaux, tensions liées à l’immigration, etc.  La question est de savoir s’il s’agit d’un phénomène temporaire ou à long terme. Difficile d’envisager un modèle de démondialisation extrême. En effet, peu de pays peuvent prétendre à l’autosuffisance. Cependant, il existe une réelle possibilité de démondialisation partielle. La mise en évidence des complexités et vulnérabilités de la chaîne d’approvisionnement mondiale constituera un facteur majeur susceptible d’intensifier cette tendance. Par exemple, il est peu probable que les États-Unis acceptent que leur sécurité nationale soit menacée par le fait que 80 % des antibiotiques dont le pays a besoin proviennent de la Chine, partenaire en lequel ils ont peu confiance. Au lieu de viser des coûts de production restreints, pays et entreprises modifieront probablement leur approche afin de s’assurer que leurs besoins de base sont couverts par des chaînes d’approvisionnement locales et viseront à éviter de dépendre d’un seul fournisseur. Bien que cela implique de l’inflation, on jugera sans doute que c’est le prix à payer pour augmenter la stabilité de la chaîne d’approvisionnement. Le soutien à cette évolution proviendra également des considérations en matière d’environnement et de droits de l’homme, ainsi que du mouvement croissant d’appui aux entreprises locales. En ce qui concerne l’environnement, il n’est pas pris en compte dans le PIB ni dans les calculs de coûts. Étant donné qu’il s’agit d’un intrant de production évident, si on en tenait compte il est probable que le coût global de production n’augmenterait pas beaucoup, voire pas du tout. Les économies locales pourraient être revigorées. Les marchés émergents pourraient améliorer leurs normes du travail pour renforcer le pouvoir d’achat des consommateurs nationaux, car ils seraient moins dépendants de la main-d’œuvre bon marché utilisée pour attirer des entreprises multinationales.

L’inégalité est souvent citée comme une conséquence de la mondialisation. Quelle que soit votre opinion, le niveau actuel des inégalités dans le monde n’est pas durable et sa résolution est dans l’intérêt de tous. La logique implique que la rentabilité finira par diminuer si moins de gens ont les moyens de consommer. La dette peut compenser ces effets à court terme, mais pas de façon permanente. Je me demande si les États-Unis seront bientôt plus ouverts à l’universalité des soins de santé. Est-ce que la reconstruction des économies locales pourrait améliorer le sort des travailleurs ? Que se passerait-il si les marchés émergents se tournaient vers leur marché intérieur et amélioraient protections sociales et conditions d’emploi ? De tels changements peuvent avoir d’importantes répercussions sur la réduction des inégalités extrêmes sans pour autant menacer le capitalisme. Tout système comportant des tendances excessives présente des risques, de sorte qu’une réduction des inégalités à un niveau raisonnable pourrait être bénéfique pour le capitalisme.

Ces réflexions relèvent peut-être de l’idéalisme, mais uniquement parce qu’il y est question de retombées positives éventuelles. Il ne s’agit pas là de penser qu’il n’y aura pas de risque important à considérer, d’inconfort ou d’adaptation nécessaire en cours de route. Mais ces changements peuvent avoir de nombreux effets, au-delà de ceux précédemment mentionnés. Il est bon de penser que le positif peut l’emporter sur le négatif, que nous serons suffisamment innovants et réfléchis pour rendre la transition aussi fluide que possible, que la crise ne sera pas gaspillée et nous propulsera plutôt sur une meilleure trajectoire.  Une chose est sûre en cette période d’incertitude accrue : les choses vont changer et ceux qui sont prêts n’auront rien à craindre. Les humains sont résilients. Ce n’est pas la première fois que nous devons nous adapter au changement et ce ne sera certainement pas la dernière.