Un marché, plusieurs titres

marché boursier

Un marché, plusieurs titres

René Julien, MBA, CFA

Directeur des investissements

rene.julien@bluebridge.ca

Lorsque les commentateurs, les experts, les journalistes et les présentateurs de nouvelles parlent du marché américain, ils se réfèrent le plus souvent à l’indice S&P 500. Parfois, ils parleront du Dow Jones des valeurs industrielles ou encore du Nasdaq, mais le S&P 500, composé de 500 grandes sociétés inscrites en bourse aux États-Unis, est assurément l’indice le plus suivi, généralement considéré comme le plus représentatif de l’ensemble des 4 300 sociétés cotées aux États-Unis. De son côté, le Dow Jones n’est composé que de 30 noms, et la moitié de la composition du Nasdaq est représentée par des actions du secteur des technologies. L’indice Russell 3000, un peu moins courant, mais considérablement plus vaste, est pour sa part composé des 3 000 plus grandes sociétés américaines et représente environ 98 % du marché américain où il est possible d’investir.

On doit néanmoins faire preuve de prudence lorsqu’on se base sur le S&P 500 pour commenter ou évaluer l’état du marché américain dans son ensemble. D’une part, bien que cet indice soit représentatif du marché, il demeure axé sur les grandes sociétés; afin d’être incluses, les sociétés doivent en effet respecter un certain nombre de critères, dont celui d’avoir une capitalisation boursière se chiffrant à au moins 8,2 milliards de dollars. D’autre part, comme il s’agit d’un indice dont la pondération repose sur la capitalisation, les sociétés à très grande capitalisation ont une incidence disproportionnée sur le rendement de l’indice. Enfin, le S&P 500, comme l’ensemble du marché et de l’indice Russell 3000, est constitué de titres de sociétés provenant de secteurs divers et dont la taille, la qualité ainsi que les caractéristiques varient.

Décortiquons donc certains chiffres afin d’illustrer à quel point nous devons être prudents lorsque nous utilisons ces indices pour évaluer le marché. Tous les chiffres correspondent au rendement total au 31 août 2020, depuis le début de l’année. Le S&P 500 était en hausse de 9,7 %, alors que le Russell 3000 affichait une hausse semblable de 9,4 %. Découpons maintenant le marché par taille. Le Russell 1000, qui représente les plus grandes sociétés de l’indice 3000, a connu un essor de 10,4 %. Pourtant, les petites sociétés restantes, ou Russell 2000, ont en fait enregistré une baisse de 5,5 %.

Nous pouvons aussi examiner les rendements du marché par style, en séparant les titres qui ont des caractéristiques relatives à la croissance à ceux qui ont des caractéristiques relatives à la valeur. Les résultats sont assez révélateurs. En effet, dans l’ensemble du marché, l’indice de croissance Russell 3000 a connu une hausse de 28,9 %, tandis que l’indice de valeur a reculé de -9,9 %, ce qui constitue un écart de rendement de près de 40 % depuis le début de l’année. L’écart de rendement est semblable lorsqu’on divise les titres à grande capitalisation du S&P 500 entre la croissance (+15,6 %) et la valeur (-24,7 %). Cela s’explique en grande partie par la composition sectorielle des types d’indices. Les secteurs des technologies, des biens de consommation cyclique et des services de communication les plus performants représentent 68 % du volet croissance de l’indice S&P 500, alors qu’ils ne représentent que 22 % de son volet valeur. En revanche, ceux offrant les pires rendements, les secteurs financier, industriel et de l’énergie ne représentent que 12 % de l’indice de croissance, mais 33 % de l’indice de valeur.

Faisons un dernier exercice avec l’indice S&P 500. Supprimons les titres suivants de l’indice : Facebook, Amazon, Netflix, Microsoft, Apple et Alphabet (c.-à-d. Google), qu’on appelle aussi FANMAG. Depuis le début de l’année, ces six titres ont affiché une impressionnante hausse de 56,6 %. Pourtant, les 494 autres noms du S&P ont connu une baisse de 1,4 %.

Cette analyse illustre clairement que tout ne tourne pas rond sur le marché boursier, au sens large, et qu’il n’est peut-être pas aussi déconnecté de l’économie que certains le pensent. Cette analyse fait également ressortir sans aucun doute les gagnants (les très grandes capitalisations, la croissance, la technologie, FANMAG) et les perdants (les plus petites capitalisations, la valeur, les secteurs cycliques) en raison de la pandémie et de ses répercussions sur l’économie, les particuliers et les sociétés.