Tirer son épingle du jeu

Tirer son épingle du jeu

Ronald L.Mayers

Premier Vice-président, Gestion de patrimoine

Ron.Mayers@bluebridge.ca

Une anecdote sur le virtuose du violon Itzhak Perlman me vient à l’esprit. Il venait d’entamer un morceau au Lincoln Center quand une des cordes de son instrument s’est cassée. Perlman serait demeuré impassible et aurait improvisé, terminant le morceau avec brio, pour affirmer par la suite : « Vous savez, parfois il revient à l’artiste de savoir quelle musique il peut encore jouer avec ce qu’il lui reste. » (The Houston Chronicle, 10 février 2001). L’histoire est sûrement apocryphe ; après tout, un violon n’a que quatre cordes et l’événement n’a pas eu d’autre écho que cet article. Mais le message est puissant et il tombe à point dans le contexte actuel des marchés financiers.

À la suite de l’éclosion de la COVID-19, les banques centrales ont inondé les marchés de nouveaux capitaux et ce, sans perdre de temps. Les banquiers avaient encore en mémoire les leçons apprises en 2008. Cependant, en dépit de la générosité des gouvernements, les objectifs visés n’ont pas été atteints. Le message adressé aux marchés était clair : « Attendez-vous à ce que les taux restent près de zéro dans un avenir proche ». Effectivement, nous pouvons en témoigner : envolée des marchés boursiers, poursuite du boom immobilier industriel et résidentiel et un marché obligataire en baisse.

Dans son dernier bulletin trimestriel, Paul Singer, légendaire gestionnaire de fonds spéculatifs et fondateur d’Elliott Associates, a déploré « l’infantilisation » des investisseurs par la Réserve fédérale ayant recours à des taux d’intérêt faibles pour s’assurer que tout le monde y gagne, sans songer aux conséquences économiques à long terme. Dès lors, nombreux sont ceux qui remettent en question la sagesse de détenir des titres à revenu fixe traditionnels alors que les taux ne peuvent qu’augmenter. Les multiples d’évaluation des sociétés cotées en bourse ont atteint des niveaux jamais vus depuis la bulle technologique, suggérant que les prix sont davantage influencés par l’offre et la demande que par les facteurs fondamentaux. Les taux de capitalisation de l’immobilier de premier ordre se situent en grande partie près de 5 % et le prix du logement est alimenté par une dette qui dépasse maintenant 80 % du PIB du Canada. Avec des catégories d’actifs traditionnels offrant moins d’occasions, nous sommes comme le violoniste jouant sans la totalité des cordes, ce qui nous amène à paraphraser la citation ci-dessus : « Il revient au gestionnaire de portefeuille de produire du rendement avec ce qu’il lui reste ». [Commentaire du « divulgâcheur » : disons que c’est moins difficile que de jouer un concerto pour violon avec trois cordes.]

Il n’est pas rare qu’un nouveau client vienne me voir avec les trois mêmes catégories d’actifs : actions, obligations et biens immobiliers. Ces vingt dernières années, le mélange a été une combinaison gagnante, mais cette stratégie classique pourrait avoir épuisé le carburant que lui donnait une politique monétaire accommodante. Au risque d’abuser davantage de la métaphore, si les cordes sont cassées, avec quoi allons-nous jouer ? Voici quelques pistes.

Placements privés sur le marché secondaire : Le marché des placements privés a augmenté de 3,5 billions de dollars depuis 2010 et pourtant, selon certaines estimations, la moitié de ce montant reste non attribuée. Cela représente beaucoup de capitaux pour un nombre limité d’occasions. Par opposition au marché de placements privés primaire, le marché secondaire comprend des portefeuilles d’actifs existants qui sont vendus par les commanditaires avant l’échéance. Or, étant donné que les investisseurs dans un fonds de placements privés peuvent avoir des besoins de liquidités imprévus, les positions dans le marché secondaire se négocient généralement à rabais. Comme elles sont fréquemment vendues alors qu’une grande partie des fonds a été investie, elles ont l’avantage de procurer une plus grande visibilité sur la nature et la qualité des actifs, et l’investisseur secondaire va vraisemblablement voir son capital restitué plus tôt. La tendance des décotes est à la hausse. En 2019 (avant la COVID), la position secondaire moyenne était vendue à 12 % d’escompte, contre 8 % en 2018. Les dislocations créées par la COVID-19 sont susceptibles d’avoir un impact positif durable sur le marché secondaire de placements privés, car il faudra aux investisseurs primaires existants une liquidité accrue pour opérer durant la pandémie.

Fonds agricoles. Ces fonds procurent d’excellents rendements ajustés en fonction du risque, et ce, tout en affichant des corrélations avec la plupart des catégories d’actifs qui vont de très faibles (actions, or et biens immobiliers) à négatives (bons du Trésor et obligations). On peut en déduire que les rendements des fonds agricoles ne dépendent pas du rendement des autres actifs. Parallèlement, le prix des terres agricoles n’a baissé qu’à deux reprises, et très légèrement, au cours des deux dernières décennies.

Il convient également de rappeler que toutes les opportunités d’actions, de titres à revenu fixe ainsi que l’immobilier n’ont pas été totalement épuisées par la politique monétaire. Les marchés émergents, certains marchés développés non américains, les marchés du crédit, certaines catégories d’immobilier, ainsi que les fonds de couverture, représentent toujours de bonnes opportunités alors que leurs valorisations se corrigent.

Tout cela pour dire qu’il est en effet possible de jouer, et de bien jouer, sans la totalité de nos cordes !