Redonner espoir – entrevue avec Sabrina Lemeltier

Redonner espoir – entrevue avec Sabrina Lemeltier

Rachel Vallée Troie, coordonnatrice Ressources Humaines et Communication

rachel.valleetroie@bluebridge.ca

Cette année, la Fondation Blue Bridge pour l’enfance financera partiellement le salaire d’une seconde éducatrice spécialisée, pour le centre d’hébergement La Dauphinelle. Afin d’en apprendre plus sur ce foyer et les raisons pour lesquelles une éducatrice spécialisée est essentielle pour ceux qui y sont accueillis, retrouvez un entretien avec la directrice du centre, Sabrina Lemeltier.

 

  • Pouvez-vous nous décrire ce qu’est La Dauphinelle ?

Dans un premier temps, La Dauphinelle, ce sont deux niveaux de services en hébergement, soit le premier avec 11 chambres pouvant accueillir 24 personnes et 4 logements de 2e étape. Lors de l’accueil d’une famille, l’équipe d’intervention fait une évaluation de la dangerosité qui la menace et s’assure de la mise en sécurité de la mère et de ses enfants. Par la suite, notre équipe d’intervenant(e)s, particulièrement les éducatrices, évaluent les facteurs de vulnérabilités, c’est-à-dire quels sont les éléments à prendre en compte : la mère parle-t-elle français ou anglais, les enfants devront-ils être rescolarisés, ont-ils des besoins en particulier… Puis elles mettent en place un plan d’intervention. Ensuite, le deuxième volet est ce qu’on appelle le post-hébergement. À cette étape, on s’assure du maintien des acquis de l’intégration à la société, et à la nouvelle école pour les enfants.  Il est important de conserver le contact et voir au bon développement. L’enjeu est que cette famille qui repart à zéro ne se sente pas isolée. Dans la très grande majorité des cas, elles vivent du rejet de la part de leur entourage, donc notre équipe est là pour les soutenir dans cette nouvelle vie et assurer une certaine stabilité. Finalement, le troisième volet est de faire de la prévention, car on n’aura jamais assez de places dans les foyers. On s’adresse à la communauté dans son ensemble en sensibilisant, notamment les employeurs, sur comment se comporter et accompagner une employée qui pourrait être victime de violence conjugale. On offre aussi un service d’écoute et de référence, Contactelles, où une intervenante spécialisée est disponible pour répondre aux questions des victimes et de leur entourage.

 

  • Quel(s) impact(s) concret(s) aura cette éducatrice sur ces enfants?

C’est majeur ! Elle devient la personne référente pour les enfants. Ce qui est génial maintenant que nous en avons deux, c’est que nous pouvons couvrir les sept jours de la semaine et assurer une présence quasi constante pour nos deux niveaux d’hébergement. L’enfant sait que cette personne-là est présente pour lui. Elle va aussi travailler en étroite collaboration avec la mère, qui sait qu’elle a quelqu’un de confiance vers qui se tourner lorsqu’il est question du bien-être de ses enfants. Ça permet de créer un lien très fort et une efficacité dans les interventions.

 

  • Quel est le rôle de l’éducatrice au quotidien ?

L’éducatrice comme je le disais, est le pivot, le point de référence, dès l’accueil. C’est elle qui va coordonner le plan d’intervention entre les différents intervenants. Elle accompagne les familles dans leur routine quotidienne. Elle offre du soutien à la mère, mais aussi du répit en prenant en charge certaines activités avec les enfants. Nous croyons beaucoup au rapport un : un adulte pour un enfant, afin d’offrir du temps de qualité à chacun. Elle organise des activités de groupe (autant que possible en pandémie), et toutes sortes d’ateliers qui vont servir à développer et renforcer le lien mère-enfant. Elle est l’axe de stabilité au quotidien, ce dont on a besoin pour conserver tout le positivisme possible dans la maison.

 

  • En quoi la pandémie modifie-t-elle la tâche de l’éducatrice auprès des enfants ?

La pandémie et le confinement ont complexifié la situation, comme dans toutes les familles au Québec et ailleurs. On a des enfants qui ne peuvent plus aller à l’école. On a dû s’équiper en tablette, disons! Imaginez, la semaine dernière nous avons eu une famille avec 5 enfants d’âge scolaire dont l’un d’entre eux avait un cas de COVID dans sa classe, alors les cinq enfants ont dû rester à la maison. Ça demande de l’organisation d’assurer qu’ils assistent à leur cours en ligne et qu’ils restent concentrés. Donc oui, ça complique les choses au niveau du suivi scolaire, mais ce que nous avons surtout remarqué c’est que les enfants arrivent à La Dauphinelle plus « maganés ». Je m’explique, plusieurs mères et familles ont retardé leur décision de quitter le domicile en raison de la COVID. La plupart d’entre eux ont vécu des situations de séquestration. Ils arrivent et ont peur de faire du bruit, de jouer, parce qu’ils se sont fait chicaner durant des mois pour ça à la maison. Ça crée des situations qui sont plus lourdes, et demande de donner plus d’attention aux enfants à leur arrivée.

 

  • Avez-vous identifié un impact dû aux mesures sanitaires imposées, par exemple hausse des violences domestiques, fragilité psychologique accrue chez les femmes et leurs enfants, etc. ?

 On ne pense pas nécessairement qu’il y ait une hausse. Chaque année au Québec, 12 femmes meurent à la suite de violences conjugales. Au Canada, c’est 1 tous les 2,5 jours. C’est une réalité et malheureusement les chiffres ne baissent pas depuis plusieurs années. Ce qu’il s’est passé avec la COVID, plus spécifiquement avec le confinement, c’est que le moment du départ a été repoussé et c’est ce moment qui est le plus dangereux pour une femme, lorsqu’elle annonce la rupture. Lors du confinement, certaines se sont retrouvées à vivre la violence en continu et là le déclic s’est fait : ça ne sera pas possible, je ne pourrai pas supporter ça plus longtemps. On avait prévu que ce serait au moment du déconfinement que la situation allait empirer. On se retrouve avec un scénario où le conjoint a pris beaucoup de pouvoir, c’est un rapport de domination, la violence conjugale. On entend souvent : il a pété les plombs ou il a perdu le contrôle. Non! Ça n’a rien à voir. C’est une domination qui s’installe dans le temps, lors de l’annonce du départ et de la séparation, il y a une perte de contrôle et c’est là que ça dégénère, souvent par des menaces envers la femme et envers les enfants. On a en ce moment une accélération dans le temps des départs qui ont été retardés. Donc, on ne tire pas de conclusion trop vite, mais je pense que les dynamiques de violences conjugales se sont simplement accentuées avec le confinement, avec le contrôle qui a pu se mettre en place sous prétexte de confinement. Mais oui, la situation est plutôt alarmante en ce moment.

 

  • Dernièrement, on parle énormément de féminicides et de la violence faite aux femmes. La grande majorité de ces femmes sont aussi mères, qu’est-ce qui est fait pour les enfants derrière?

Lorsque j’ai commencé à La Dauphinelle, il y a 15 ans déjà, on ne parlait pas ou peu des enfants, faute de moyens. On se concentrait beaucoup sur les femmes et peu d’actions étaient posées pour venir en aide à leur(s) enfant(s). J’ai vu une évolution dans le temps. On sait maintenant qu’en agissant auprès des enfants, on peut prévenir des facteurs liés à la violence, par exemple : échec scolaire, retard de développement, minimisation de l’impact de la violence, etc. L’accompagnement psychologique de l’enfant est très important. Plusieurs se sentent coupables, mais certains ont aussi développé des comportements violents. On a déjà eu à intervenir, car certains frappaient leur mère, ils reproduisent ce qu’ils ont vu à la maison. La colère aussi est très présente, ils sont conscients que ce qu’ils vivent n’est pas normal. Ils en veulent à leur mère d’être partie trop tard, de ne pas les avoir protégés. En fonction de leur âge, notre équipe les accompagne à travers ce changement et leur fait comprendre que leur mère est une survivante, qu’ils sont maintenant dans une période de changement positif. On développe la bienveillance.

 

  • Vous accueillez des enfants de 0 à 18 ans, comment adaptez-vous les besoins?

Il y a quelques années, on n’avait que des animatrices, c’était très concentré sur les loisirs. Au fil du temps, on a constaté que nous avions besoin de quelqu’un de plus spécialisé au niveau de l’éducation des petits comme des grands. Donc, maintenant les intervenants et notre éducatrice et deuxième éducatrice (merci !) font partie du plan d’intervention. Elles se concentrent sur les besoins particuliers de l’enfant. Selon la famille on va regarder l’environnement de l’enfant, à quelle école il va, est-il déjà suivi par quelqu’un à l’école? Au CLSC ? À la DPJ ? A-t-il des besoins médicaux ? L’éducatrice va rassembler toutes ces informations et établir un plan d’intervention personnalisé aux besoins spécifiques et établir un réseau rapidement si cela s’avère nécessaire. Elle va aussi rencontrer la mère afin d’établir les priorités vis-à-vis de l’enfant. Par la suite, elle rencontre l’enfant pour lui expliquer la situation. Selon son âge, elle va lui expliquer les enjeux de sécurité et de confidentialité et lui demander quels sont ses besoins pour lui créer son espace. En règle générale, tout ça est fait en 48 heures ! Nous avons la chance de travailler avec un réseau de médecins, d’orthopédagogues et de psychologues qui comprennent l’urgence de la situation et l’importance d’agir rapidement. Si la famille ne reste qu’en première étape, on a environ 8 semaines pour tout mettre en place, on doit agir vite.

 

  • Votre mission est de donner espoir aux femmes et enfants en difficulté, en quoi les enfants que vous hébergez ont-ils perdu espoir ?

Pour les enfants exposés à de la violence conjugale, il y a des conséquences sur le développement autant physique que psychologique. Leur redonner espoir c’est de les accueillir dans un milieu serein et positif, adapté à leur besoin et leur réalité. C’est aussi de leur montrer qu’il est possible de vivre sans la violence et la peur. De leur redonner une dynamique familiale fonctionnelle et adéquate. Plusieurs reviennent vers nous une fois adulte pour nous témoigner comment leur séjour à La Dauphinelle a été un tournant dans leur vie, un nouveau départ vers une vie sans violence.

 

  • En quoi faire de la prévention auprès des jeunes peut-il avoir un impact significatif ?

Notre approche est le rapport égalitaire homme femme. On cherche à faire réaliser qu’il est important de réagir quand nous sommes témoins d’un comportement inadéquat. On associe souvent la violence conjugale aux coups et blessures, alors qu’elle peut prendre plein d’autres formes : psychologique, sexuelle, monétaire, voire religieuse. On informe que ce n’est pas seulement le stéréotype de la femme battue. On tente par la prévention de désamorcer très tôt dans les relations amoureuses des jeunes certains comportements nuisibles et de les faire réfléchir. Par exemple, envoyer 50 textos à ta blonde, car elle est sortie sans toi. Attention ! C’est une forme de harcèlement. On cherche à faire comprendre que ce ne sont pas des comportements adéquats, c’est à désamorcer pour éviter une escalade.

 

  • Comment les proches peuvent-ils aider?

 

Si on observe un changement de comportement chez notre proche, qu’elle s’isole, qu’elle donne peu ou pas de nouvelles, qu’elle semble mal à l’aise de discuter, ce sont des signaux. La stratégie du conjoint est souvent d’isoler la victime le plus possible. Il cherche à restreindre les contacts avec la famille, les ami(e)s, les collègues, encore une fois c’est une histoire de contrôle. L’important, si on perçoit ces signaux, c’est de maintenir le contact et surtout de ne pas juger. On entend souvent la phrase : elle a juste à le quitter. Voyons! Ce n’est pas facile de quitter une relation. En temps normal, c’est très difficile, certains y mettent des années. Alors imaginez, vous êtes vulnérable, souvent dépendante économiquement, il y a les enfants et ce n’est pas rare que la victime se croie responsable de ce qui lui arrive. Il est aussi important que les proches comprennent qu’ils ne sont pas spécialistes en violence conjugale et que s’ils ont des soupçons, ils peuvent se tourner vers l’aide disponible. Souvent, je dis : on ne pleure pas, on ne s’énerve pas, on ne s’impatiente pas, on boit de l’eau et on reste présent(e) auprès de la personne qui nous tient à cœur. Vous allez faire partie de la stratégie, préparez-vous.