Les effets dévastateurs du court-termisme

Les effets dévastateurs du court-termisme

Jean-Luc Gravel, membre du comité d’investissement de Blue Bridge

Qu’ont en commun l’état des infrastructures, le tabagisme, les changements climatiques, la malbouffe, l’endettement excessif et la spéculation boursière ? Ces éléments sont tous handicapés par le court-termisme et la recherche de la gratification instantanée. Et plus on adopte ou maintient ces comportements, plus on repousse ces problèmes, et plus on les accentue. On peut comparer cela à une toiture qui coule. Le tabagisme et la malbouffe, entre autres, procurent une grande satisfaction sur une courte période, mais ils ont, sans contredit, un effet dévastateur sur la santé à long terme.

Walter Mischel, un chercheur en psychologie de l’Université Columbia, a admirablement illustré l’attrait de la gratification instantanée dans les années 60 grâce à son expérience de la «guimauve». Il avait regroupé 550 enfants de 5 ans. Il leur offrait une guimauve, et s’ils pouvaient patienter 15 minutes, ils en obtenaient deux. Malgré l’attrait de l’offre, environ un tiers seulement des enfants résistaient. Mischel voyait là un bon indicateur de la capacité des individus à faire preuve ou non de maîtrise de soi, et d’ainsi maximiser leur bien-être à long terme. En effet, les plus patients d’entre eux avaient en général de meilleurs résultats scolaires, une meilleure santé, de même qu’une meilleure situation financière. Heureusement, toujours selon lui, la maîtrise de soi est une habileté cognitive qui peut s’acquérir et se développer.

Mais où est le lien avec l’état des infrastructures, les changements climatiques, l’endettement excessif, et la spéculation boursière ? Dans chacun des cas, il est facile d’observer l’impact de notre incapacité à faire des choix difficiles à court terme, au prix d’effets dévastateurs à plus long terme. Ainsi, pour maintenir le réseau routier en bon état, on devrait réinvestir environ 5 % de sa valeur par année, mais on tourne plutôt autour de 3%. Un sous-investissement chronique qui a mené à l’état actuel lamentable de nos routes et son impact sur la congestion.  Même le métro, solution écologique et souhaitable, a été grandement négligé au chapitre de l’entretien.

Les changements climatiques ne font pas exception. Je me souviens des commentaires d’un PDG d’une société d’assurance lors d’une conférence, qui était plutôt pessimiste quant à la résolution de ce problème majeur, qui requiert deux choses particulièrement difficiles pour l’être humain. Soit, la volonté de travailler ensemble, on n’a qu’à regarder l’état du réseau de transmission et distribution électrique aux États-Unis, et la capacité de penser à long terme. Nous savons tous que plus nous tardons à adresser les enjeux liés au réchauffement climatique, plus ce sera difficile et coûteux. Les récents événements comme l’ouragan Katrina, ou d’autres catastrophes naturelles au Texas, n’iront qu’en s’aggravant. Malgré cela, on hésite encore à tarifer le carbone qui représente le coût de cette pollution néfaste, car cela est perçu comme un frein aux emplois et à la croissance économique à court terme.

Quant à l’endettement excessif, le lien avec la gratification instantanée est facile à établir, short term gain, long term pain. Si nous partons du principe qu’on ne peut indéfiniment financer notre consommation courante par de l’emprunt, il est facile d’identifier la problématique. En y pensant bien, on vend une part de notre liberté en s’endettant à l’excès. Comprenez-moi bien, je n’ai rien contre le crédit lié à l’investissement, qui procure une flexibilité aux emprunteurs et qui est absolument essentiel dans notre système économique. Par exemple, s’endetter pour acheter une maison peut être une excellente décision. Emprunter pour s’offrir un voyage sous les tropiques, moins sûr. Somme toute, il faut se méfier de l’endettement excessif, qui encourage la consommation superflue et dommageable pour notre environnement.

La spéculation boursière se nourrit des mêmes attributs. Il suffit de porter notre attention sur la plateforme Robinhood et la promotion des gains instantanés (transactions sans frais) au détriment de l’investissement, ce qui fait perdre beaucoup d’argent à de petits investisseurs inexpérimentés. Il est à remarquer qu’un grand nombre d’investisseurs obtiennent des rendements à long terme très inférieurs aux indices puisqu’ils ont tendance à s’emballer après des hausses importantes de marché (buy high) et à paniquer après des baisses importantes (sell low). Les grands gagnants sont plutôt ceux qui adoptent une approche disciplinée axée sur le long terme, une approche cohérente avec un roulement de portefeuille relativement bas.

Il reste donc à espérer que la maîtrise de soi est une habileté que l’on peut développer en tant que société. La baisse importante de la consommation de tabac en Amérique du Nord au cours des dernières décennies donne lieu d’espérer. Un nombre important de fumeurs ont fini par associer davantage la cigarette à un poison qu’à un moment de grande satisfaction. Pourquoi ne pourrait-on pas réussir au niveau des autres grands enjeux auxquels nous faisons face ? Cela est fortement souhaitable, sinon, c’est notre avenir, l’avenir de la planète, et surtout, celui des générations futures qui risquent d’en souffrir.