Le vieillard et le pauvre, conte du 21e siècle

le vieillard et le pauvre, conte du 21e siecle

Le vieillard et le pauvre, conte du 21e siècle

Alain Roch

Alain E. Roch, MBA

Président et chef de la direction

Alain.Roch@bluebridge.ca

C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que la vie des individus passe avant l’économie… Cette constatation doit nous pousser à réfléchir à deux questions quasi existentielles : Pourquoi aujourd’hui et avec quelles conséquences pour l’humanité ?

Pourquoi ce choix aujourd’hui, face à la pandémie du COVID-19 ?

Parce qu’il s’agit de la pire menace sanitaire? A l’instar de l’historien israélien Yuval Noah Harari, auteur de Sapiens – Une brève histoire de l’humanité, je ne suis pas sûr qu’il s’agisse de la pire menace sanitaire mondiale à laquelle nous ayons été confrontés. L’épidémie de grippe de 1918-1919 a été dramatique, celle du sida a probablement été pire et les pandémies qui ont sévi à d’autres époques également. En réalité, elle est plutôt bénigne comparée à d’autres pandémies. Au début des années 1980, si on contractait le sida, on mourait. La peste noire, qui a ravagé l’Europe entre 1347 et 1351, a décimé entre un quart et la moitié des populations affectées. La grippe de 1918 a tué plus de 10 % de la population totale de certains pays. Le Covid-19 tue, quant à lui, moins de 5 % des personnes infectées, et, à moins qu’une mutation dangereuse ne se produise, il est peu probable qu’il tue plus d’un pour cent de la population de n’importe quel pays[1].

Cependant, on constate dans le monde entier que les organisations internationales et les gouvernements sont prêts à provoquer un désastre, une catastrophe économique pour sauver des êtres humains. Si cela se confirme, ce sera une véritable révolution culturelle, une véritable révolution dans la hiérarchie de nos valeurs, où un être humain vaut plus que l’argent.

Les gouffres abyssaux.

La gestion de la pandémie de Covid-19 plonge l’économie mondiale dans une récession sans précédent.

Le Royaume-Uni subit la pire récession du continent européen, avec une chute de 20,4 % de son produit intérieur brut (PIB) au deuxième trimestre, effaçant au passage 17 ans de croissance économique. L’Australie connaît une récession pour la première fois depuis 30 ans. L’Inde a annoncé une chute historique de son PIB de −23,9 %. Les Etats-Unis, première économie mondiale, viennent de publier des variations du PIB en rythme annualisé de −32,9 % au deuxième trimestre, alors que le PIB canadien s’est contracté à un taux annualisé de 38,7 % au cours de cette période de trois mois, sa pire performance trimestrielle depuis que les données ont commencé à être compilées, en 1961…

En Asie, la pandémie creuse les écarts entre pays et augmente les inégalités. Pour endiguer la crise et venir en aide aux plus vulnérables, les gouvernements des pays émergents asiatiques ont dévoilé des programmes de 3 600 milliards de dollars (3 026 milliards d’euros), soit 15 % de leur PIB, tandis que les plans d’aide et de relance dans les économies avancées atteignent 32 % de leur PIB.

La seule éclaircie dans la grisaille est venue de la Chine, qui est parvenue à éviter la récession en endiguant l’épidémie.

Les fragilités cachées de la reprise chinoise.

Reparties à la hausse, les exportations semblent attester une vigueur retrouvée de la deuxième économie mondiale. En effet, la Chine a vu ses exportations bondir en rythme annuel de 9,5 % en août, après avoir enregistré une hausse de 7,2 % en juillet, selon les chiffres publiés récemment par les douanes chinoises. Une performance inattendue, alors que la demande mondiale fléchit sous l’effet de la pandémie de Covid-19, et que les Etats-Unis tentent désespérément de réduire leur déficit commercial vis-à-vis de la deuxième économie de la planète.

Ironiquement, la surprenante résilience de la Chine est liée à plusieurs facteurs, dont la forte demande mondiale en matériel médical ou de protection, mais aussi en produits électroniques avec le développement du télétravail ou de l’école à distance, ainsi qu’une baisse des exportations depuis d’autres pays émergents encore touchés par la pandémie.

Faut-il voir dans le dynamisme de ces exportations un reflet de la bonne santé de l’économie chinoise ? Pas nécessairement. La baisse des importations, au moins en valeur, montre que la demande intérieure chinoise s’essouffle. Celles-ci ont reculé en août de 2,1 % (comparé à août 2019), soit davantage qu’en juillet (– 1,4 %). C’est surtout la consommation intérieure qui est en berne, contrairement aux investissements, notamment publics, qui soutiennent la croissance depuis la reprise de l’activité, en avril.

Quelles conséquences pour l’humanité ?

Pour la première fois depuis près d’un quart de siècle, l’extrême pauvreté va augmenter dans le monde. Selon un rapport de la Banque mondiale publié très récemment, la gestion de la crise liée au Covid-19 va faire basculer, d’ici à la fin de 2021, jusqu’à 150 millions de personnes sous le seuil d’extrême pauvreté, fixé à 1,90 dollar (1,61 euro) par jour. Or, les publications du programme des Nations Unies pour le développement nous enseignent que l’accroissement du taux de pauvreté s’accompagne, presque mécaniquement, d’un accroissement de la mortalité. C’est ainsi, par exemple, qu’une baisse de seulement 3 % du produit intérieur brut des pays en développement se traduit par une augmentation du taux mortalité infantile de 47 à 120 décès pour 1 000 naissances vivantes…

Alors je vous pose la question, quand faudra-t-il oublier les chiffres sanitaires pour se concentrer sur les données économiques et…sauver des vies ? A quel moment le remède devient-il pire que la maladie? Une question légitime qui nous confronte tous à notre vision du monde, à nos convictions, à nos peurs, à nos religions et à nos ambitions…

[1] « Chaque crise est aussi une opportunité », Yuval Noah Harari, Le Courrier de l’UNESCO, mars 2020